Lundi 10 janvier 2011
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Moulay Hachem, artiste de l’ocre
Ou le génie de l’ordinaire
C’est pendant une journée printanière en pleine avenue principale d’Erfoud
que j’ai rencontré l’artiste. Occupé par la recherche d’un hôtel où passer la nuit, je ne regardais que les pancartes qui se trouvent souvent
au dessus des têtes, ce qui ne me permettait point de voir ce qui était devant moi ou à mes cotés. Mais avec bonheur, ma petite fille qui ne
s’occupait pas des écriteaux observait ce que je ne pouvais pas voire : un monsieur au tablier et cheveux blancs en train de dessiner. Entre le spectacle et la rue, il n’y a qu’une
vitre.
_ Regarde papa, un artiste ! Sursauta la petite.
_ Mais attends donc qu’on trouve un hôtel. Répondis-je.
Après nous être installés, nous sommes redescendus pour apaiser notre faim.
Mais l’artiste était toujours là. Voyant notre curiosité, il nous invita à entrer.
C’est un petit atelier très modeste qui sent l’encre et les couleurs, des tableaux achevés qui attendent leurs clients,
d’autres à moitié achevés et d’autres exposés comme œuvres d’arts invendables. Mais toutes les toiles tournent autour d’un seul et un seul
thème : le désert. Moi le fou des étendues arides, des sables et des minces filets de verdures et d’eau, je me trouvai devant un spectacle inouï.
Des ksours en ruines avec leurs couleurs ocres, des portes monumentales
aux motifs makhzanéens ou amazighs (nous sommes dans le Tafilalet, capitale des ksours à l’instar de Ouarzazate, capitale des kasbahs)
Ravins où
coulent des filets minces d’eau, des bordjs à moitié détruits…des hommes aux djellabas ou burnous qui marchent sur pieds ou à dos d’ânes…des
femmes toutes en noires assises ou qui marchent ou penchées sous des fardeaux de luzernes ou de bois…des dromadaires seuls ou gardés par des hommes aux turbans bleus…des palmiers de toutes
sortes : élancés et sveltes, nains et touffus ou moyens de taille et robustes …des dunes aussi de toutes sortes…
_ Comment tu dessines tes tableaux Moulay Hachem ?
Demandai-je
-J’ai deux techniques, ou bien je vais sur place ou je contemple des cartes postales que je reproduis sur toile, mais ce
n’est point des copies exactes que je fais, mais des créations inspirées de ces cartes, tiens par exemple, ce tableau contient deux paysages réels inspirés de deux photos mais où ma propre
imagination est bien présente, cet âne et cette femme, c’est pour donner du mouvement.
-Et tes couleurs ?
_ Souvent j’expérimente. Maintenant, je viens de découvrir cette vieille encre que nous utilisions jadis à l’école,
c’est le fameux « Waterman ». C’est une encre que j’utilise pure pour les traits et les limites, diluée pour les motifs du plus clair au plus sombre.
Sa femme rejoint la discussion et répond :
_ Moulay Hachem a un talent exceptionnel, c’est sa capacité de produire
ses tableaux dans un temps record. Vous allez diner avec nous pendant qu’il va vous préparer une toile.
Moulay Hachem n’a pas suivi une formation académique, son niveau d’instruction est très modeste. Mais deux facteurs ont
fait de lui un homme fin, distingué et sage, le premier est l’histoire de sa famille, le deuxième est son long séjour en France. Moulay Hachem est le
petit fils de l’illustre Moulay Laarbi Derkaoui, le patron de la zaouïa derkaouia de Medaghra, l’actuel Er-Rachidia. D’où son imprégnation d’une
culture traditionnelle pleine de rites et de symboles, « c’est Sidna Mohammed qui m’a donné ce don un jour dans l’un de mes songes bénéfiques, rêver du prophète n’est jamais calomnie. »
me confie le peintre.
Au sujet de son séjour en France, il lui plaisait de me raconter le contraste entre ses deux statuts contradictoires,
celui de Chérif gâté aux mains tendres et celui de manouvrier dans les usines tristes, ce qu’il n’a pas pu digérer malgré son long séjour de la
ghorba.
Retournons maintenant à la production de l’homme. Les toiles de Moulay sont-elles naïves ou réalistes, cassent- elles
les lois de la reproduction de la réalité ou imitent-elles cette réalité ? À première vue on tend à défendre le réalisme parfois naturaliste du peintre, mais dès qu’on contemple les
couleurs, on comprend tout de suite que Moulay n’est ni naïf, car son sens des dimensions, de la perspective est aigu, ni réaliste car ses couleurs ne sont pas « vraies », le jaune
n’est pas jaune, le blanc n’est pas blanc et le noir n’est pas noir (ses couleurs préférées), et si le naïf tend vers les couleurs vives, notre artiste au contraire tend vers le clair, il y
ajoute toujours de l’eau, est-ce la soif du désert ?
En guise de conclusion, notre artiste ne produit point un art carte postale, folklorique, exotique ou touristique, au
contraire, même si son travail apparait très simple ou simpliste, c’est de cette simplicité qu’émane le génie, tout à fait comme le génie de l’ordinaire.