Les couples oasiens
Comment dans un couple oasien
les conjoints se découvrent
Dans un avant propos que je n’ai point prévu pour aborder ce sujet, il va sans dire que les jeunes filles en âge d’attendre un prétendant sont toutes destinées de nature aux jeunes hommes du patelin et qu’on n’attend ni qu’ on n’entend nullement marier sa fille à un étranger au patelin dont on ignore la lignée ou encore dont la langue diffère de celle du patelin. En outre, le mariage interracial n’est point envisageable quelque soit le rang social ou la richesse de l’un ou de l’autre des jeunes garçons et des jeunes filles. La lignée de la maisonnée du père en particulier entre souvent en ligne de compte pour demander ou pour donner la main de sa fille à un prétendant. D’ailleurs tous les jeunes sont coulés au moule des traditions ancestrales pour déterminer presque à l’avance de quelle branche exactement ou de quelle ramification de cette branche ou d’une autre branche mais d’un tronc commun d’où sortirait son épouse. Cet état de chose est de nature à créer une certaine course dans les tribus entrainant souvent des mariages précoces de jeunes filles et une limitation dans le choix objectif de son conjoint de la vie. Dans la précipitation de se marier quand on décide de se marier, le jeune homme ou plus exactement ses parents pour ne pas limiter le choix à celui de la mère, ne découvre son épouse réellement que quelques jours avant l’acte de mariage même s’il savait d’avance quelle serait de sa propre lignée cellulaire.
Aussi depuis le début, de ses investigations et durant toute leur vie conjugale, un oasien et une oasienne sont chacun en perpétuelle découverte de son conjoint. Comment se fait il qu’il en soit ainsi ?
Nous abordons ici le mot : découverte d’abord, dans son sens linguistique comme étant dans un premier temps : l’action d’identifier et d’isoler c'est-à-dire le comment de la formation pratique de leur copule. Ensuite et dans un second temps, nous reprenons le terme de découverte dans son sens de : ce qui résulte d’une expérience personnelle enfin et dans un troisième temps selon son sens de : la rencontre qui résulte de la découverte d’un monde inexploré l’autre.
En effet, la question se pose car personne ne pourra prétendre avoir découvert ou avoir isolé son épouse lors de la pratique de takerfyet, car celle-ci connait son agonie subite dès lors qu’interviennent les éléments de la découverte et du choix du futur conjoint. Peut-on parler du choix ou à juste titre de l’accord voir de la concession faite enfin à ses parents de se marier ?
Les jeunes hommes de notre génération sont divisés en deux grandes catégories : Celle de ceux qui ont continué leurs études jusqu’au certificat d’études secondaires et très exceptionnellement jusqu’au baccalauréat ; et celle de ceux qui ont abandonné les classes en cours de chemin. Les premiers passaient des concours et chacun s’en va vers la destination de la première convocation annonçant son admission à une école pour suivre un stage sans aucune vocation car l’on n’est même pas renseigné sur certains métiers L’essentiel pour un convoqué et déclaré admis : c’est que la décision émane de l’Etat, avec presque pour tous le même niveau de rémunération ne permettant pas de fonder un foyer dignement pendant les premières années d’exercice. Aussi, l’on ajourne l’expression de sa volonté de se marier au plus tard possible.
De leur côté, les filles qui n’ont jamais fréquenté une école sont moins patientes et veulent se marier dès l’âge de 15 à 16 ans car au-delà de vingt quatre ans d’âge, la jeune fille a peu de chance de se marier à un jeune homme de son âge.
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Mais venons-en aux choix quand enfin le jeune homme concède à la volonté de ses parents et accepte avec une certaine sécheresse du cœur de se marier. C’est à ce moment qu’intervient le mode du choix de la jeune fille s’il n’est pas fait en catimini par la mère depuis longtemps. Il faut dire que les critères les plus prisés en ville à savoir : celui du niveau de la dignité ; de l’éducation de la jeune fille ; du statut social de la famille de la future épouse et de tant d’autres aspects quantifiables et qualitatifs reliés à elle et à sa famille étaient presque absents chez nous à notre époque, car toutes les filles sont coulées au même moule de l’éducation civique et du savoir-faire familial de même que pour le niveau social de toutes les familles, elles sont presque du même rang car : la base de la pyramide sociale est formée par de faux riches et qui n’admettent pas la réalité de leur petite vie. C’est ainsi qu’au niveau supérieur de cette pyramide formée uniquement de ses deux niveaux sans aucune cime, se trouvent ceux qui peuvent attester de subvenir à peine à leur propres besoins selon le modeste mode de vie de tous les gens, et en bas tous ceux qui vivotent par de menus travaux et des voyages saisonniers quand on peut encore aller vers le Moyen Atlas souvent à pied.
Restent alors deux critères qui régissent plus particulièrement ce choix de la future épouse : celui de sa lignée parentale et celui de sa beauté. La beauté de la jeune épouse est la mission de la mère laquelle opère son choix non point par la conception actuelle de la beauté féminine mais par les critères d’antan. Quant à sa lignée, elle revient en premier lieu au père dont la lignée a le pas sur celle de la mère sauf certains rares cas, où les rapports de forces sont inversés aux yeux de la coutume ou par intérêt..
Pour ce qui est de l’éducation de nos jeune filles comme critère de choix ,il va sans dire que L’essence de l’éducation d’une jeune oasienne ne serait que son pouvoir à résister à ses propres sentiments et à la bonne parole d’un jeune homme si des fois on ose la séduire même si cette action est pratiquement inexistante pendant notre génération.. La jeune fille ne dispose d’aucune liberté pour prétendre à la préserver en voulant par exemple retarder son mariage ou attendre que son élu se manifeste.
Nous rentrons ici dans le second cas à savoir celui du choix qui résulte d’un constat ou d’une expérience personnelle. Force est de reconnaitre que la seule expérience de toute fille de chez nous se résume aux bribes de racontars de jeunes épouses lors des absences ou au contraire lors des permissions ou des congés de leurs époux. Ces femmes qui parlent plus des vertus de la ville que de celles de vivre sa vie intime sont d’une dignité et d’une noblesse naturelle qui parvenaient à maintenir sous le couvercle le sentiment de la satisfaction sexuelle dont elles ne parlent point. Ainsi une amie ne phase de se marier et qui voudrait en savoir un peu de cette relation intime entre homme et femme reste à sa soiffe devant une pudeur de chaque jeune femme oasienne qui ne pourrait jamais raconter avoir atteint le bout de la satisfaction sensuelle. Ainsi donc , c’est sans aucun savoir sur l’intimité du couple et sans aucune expérience sexuelle que la jeune fille s’en va avec sa simplicité naturelle vers la vie intime du couple.
Aussi, lorsque le jeune prétendant demande à sa mère de lui choisir une épouse, les deux futurs époux attendent la décision parentale des deux côtés. Ce n’est qu’après cette formule que chacun prend connaissance de son futur conjoint et drôle de conduite : la fille évite toute rencontre avec son futur époux. Certes elle le connait bien de nom et de visage car tout le monde se connait mais, à parler d’une rencontre en tête à tête serait une chose relevant de la frivolité et de l’impudique précipitation d’être ensemble. Car, nous nous trouvons ici dans ce que j’ai énoncé plus haut en parlant du sens de la rencontre qui résulte de la découverte d’un monde inexploré. Ceci aurait tout de même l’avantage d’épargner à chacun ces fausses images de conduites et de promesses faites en ville pendant une longue période de fiançailles. Des choses dont apparaitra par la suite la réalité et qui se trouve souvent être le leitmotiv des disputes avant le divorce chez les citadins. Or nos autres fiancés de courte durée n’avaient ni le temps ni même la possibilité de parler intimement de leur future union. Ils y vont les yeux fermés avec conviction que tout ira bien même en manque de toute réelle idée de la vie conjugale.
Souvent la première nuit tant attendue en milieu urbain n’est qu’une nuit redoutée dans l’oasis. En effet, la méconnaissance et le manque de toute éducation sexuelle met dans l’embarras aussi bien la jeune femme que son jeune mari. C’est à partir de cette nuit que la femme voudra bien prendre en retour de son mari .Cette attente se justifie par le fait qu’ elle lui a offert tout ce qui était l’élément dominant de sa mise en demeure par toutes les femmes du patelin à savoir sa virginité.
Le mari quant à lui ne dit pas tout de son travail car comme dirait Harlan Cobain : « l’essentiel n’était pas de dire la vérité mais de faire belle impression ».
Quand on cherche à connaitre la nature du viatique qui leur est fourni pour assurer la réussite de leur voyage dans l’union conjugale, le tout se résume en la confiance totale et réciproque de l’un envers l'autre et qu’ainsi chacun demeurera à tout moment dans le certitude de la bonne intention de l’autre.
Il est évident que tout en marchant dans la même direction, la jeune fille de seize ans devenue femme à cet âge et mère à dix –sept ans marche parallèlement avec son jeune mari et elle souffre en silence : sa solitude sans le soutien moral de la présence de sa mère, les différentes besognes, sa contribution à l’économie en toute chose, ses amies loin d’elle et d’autres petites choses de gamines qu’elle n’a pas encore oubliées mais qui sont restées au patelin. De son côté, le jeune marié se sait de la souche des subordonnées de la hiérarchie dans son travail et doit donc sans partager avec son épouse supporter même les caprices du chef, gérer le misérable salaire, s’abstenir de toute dépense inutile ou onéreuses, oublier la petite habitude du café le week-end sur la Terrace du café de la grande artère et certains amis qui ont le moyen d’aller au cinéma ou au théâtre.
Le couple se dit avec conviction : qu’ils n’ont pas de souvenirs communs et le peu qu’ils gardent encore ne ferait même pas une minute ou deux de temps cumulé et qu’ils avaient vécu en commun dans l’oasis. Un jour comme deux jeunes amoureux en dépit de leur âge qui ne le permet plus selon les usages, ils vont traverser la palmeraie bras dessus bras dessous pour réaliser la promenade des adieux que jadis ils ont manquée. Ils font leurs grands Adieux aux champs de luzernes, aux palmiers, aux rigoles et aux sentiers poussiéreux qu’ils aiment entre tous et qu’ils vont perdre pour mériter leur propre vie en ville. C’est en traversant la palmeraie par le sentier central qu’ils découvrent que tout a changé et que rien de leurs habitudes de marcher par ces sentiers n’est plus car, les trous ,les pierres saillantes et tant d’obstacles que leurs pieds nus avaient habitude de contourner même dans le noir ,tout a été aplani et le sentier longeant une rigole qu’il fallait autrefois sauter en certains endroits s’est bien transformé avec des ponts et des méandres qui ne sont plus les même qu’autrefois. Les vieux oliviers ont disparu et les petits palmiers ont grandi ; rien de ce qui était un paramètre de leur mémoire n’existe plus que dans leur mémoire. Cette première pour laquelle chacun des deux avait choisi d’aller en ville, cet autre vie refusée et abandonnée (celle de l’oasis pour être plus précis) mais qui restait toujours prête pour eux et guettait leur retour aussi bref soit-il pour se réincarner en chacun d’eux en particulier la femme qui retrouve ses accoutrements soi-disant pour masquer ses contours aux regards des hommes et l’homme qui doit veiller entre-autre au respect du dialecte local.
Bien qu’ils ont vécu tous les deux en ces mêmes endroits, plus exactement dans ce sentier central de la palmeraie, ils n’ont pas les mêmes souvenirs, un souvenir commun comme nous l’avons déjà dit ci dessus. Et comment en pourraient-ils en avoir alors qu’ils ne s’y sont jamais fréquentés. On a vu ci-dessus que leurs rencontres avaient été éludées par esprit pudique de la jeune fiancée. En ces lieux, chacun d’eux a ses propres souvenirs, ses propres détails et ses propres sentiments. Aussi n’ayant aucun souvenir commun, ils n’ont pas de récit relatant que dans tel endroit, juste à cet endroit, ils ont vécu ensemble un beau moment. Alors c’est en silence que chacun se vide d’une partie de ses souvenirs qui ne lui sont plus d’aucune importance car même ce qui matérialise ces souvenirs a disparu en grande partie. Ainsi eux et tous ceux qui sont partis en ville ont été délogés de la palmeraie depuis que leurs traces ont été effacées par le mépris des gens envers la palmeraie. D’ailleurs partis jeunes et naïfs, ils reviennent mûrs avec une autre vie derrière eux, mais pour les gens du Ksar, l’on demeure malgré ça égal à cette personne au jour de son premier départ. C'est-à-dire pas plus mais pas moins que le fils ou la fille de sa mère pour les femmes et le fils et la fille de son père pour les hommes tant que ces parents seraient en vie. Et ce sera pour toujours le rang social des parents qui fait référence pour toute qualification de tout revenant à l’oasis. C’est dire aussi que les parents eux même ne jouissent de leur rang social que quand ils seront remplacés par leurs enfants après la mort. Comme si ces parents n’avaient que le droit de jouissance fictive de leur statut et qu’à leur mort l’usufruit et la nue-propriété de leur rang social sont cumulés par les enfants.
C’est l’heure de partir, plutôt ils ont mis du retard à prendre route le matin. Dans la voiture, la bonne dame s’occupe du lecteur de cassettes. Elle passe les vieilles chansons de leur jeunesse, prenant cette liberté de chanter avec le lecteur de cassettes, profitant du fait que les enfants ont refusé de les accompagner et sont restés en ville. Ensemble, ils reprennent en refrain ces paroles presque intraduisibles : « fine ghadi bya khouya fine ghadi bya ? » Ils s’en vont sans même penser : Où seraient enterrés l’un et l’autre ? On s’en fou maintenant !
Mohamed ben Thami LALOUAZ