AUX FRONTIERES DE L'ETRE
Aux frontières de l’être
Il entrouvre les cannes de la haie avec ses gros doigts de paysan, comme il a souvent fait pour voire le miracle tant attendu. Le miracle qui s’est déjà produit deux fois au même moment de la journée.
« Je ne sais pas pourquoi elle choisit ce moment de sieste, elle aurait du choisir un autre temps. » se dit il en souhaitant le contraire.
Il ne peut pas oublier sa blancheur, c’est surtout sa blancheur qui l’existe le plus, une blancheur pareille n’existe point dans son oasis où la classification de race, de caste, de beauté n’a qu’un seul critère, la blancheur.
« Et si nos blancs se comparent à cette blancheur ! Que dira t on ? Dieu merci, qu’il y est des noirs de blancs et de blancs de noirs ! »
Après la blancheur c’est la rondeur des espaces précis du corps, rondeur qui explose en une féminité vraie.
« Et nos femmes qui se disent qu’elles sont aussi des femmes, elles qui ont des silhouettes de roseaux, plus masculines que les hommes d’ici. Nos femmes qui peuvent enfanter seules dans un champ de luzerne ou sur le dos d’un âne, ou même au cœur d’un palmier, et si elles serrent la main à l’homme de la ferme, de la femme, elles le blesseront. »
«Cet homme, Je ne sais point d’où il a hérité sa « gasda[1] » bizarre, mince comme un épouvantail avec un ventre d’une femme enceinte de huit moi, et il est le « mari » de ce « hour al ain [2]».
« Comme il y a blancheur et blancheur, il y a aussi féminité et féminité, et pourquoi pas masculinité et masculinité, moi au moins je suis un homme, un vrai, c’est vrai que je suis pauvre, mais mon corps est saint comme un cheval. Le mal de ces riches c’est qu’ils mangent plus que le nécessaire. « L’épouvantail » assis dans sa chaise ne regarde jamais « lmakhlouka[3] » que dieu lui a réservé. Il ne fait que manger, boire, fumer et lire le journal. La lecture peut être, elle aussi si elle n’est pas utilisée à de nobles fins, est un mur qui cache les choses belles de la vie, moi par exemple même si je sais lire et écrire, c’est rare les moments que je gaspille pour fatiguer mes yeux. Voire les arbres, écouter les oiseaux, ou dans le cas échéant parler à un vrai homme, c’est ça les délices de la vie, et c’est dieu te donne une femme, une vrai, ne demande plus rien, tu es un homme écrit heureux »
Il se rappelle la misère du bled qui le contraint à quitter sa femme, même si elle n’est pas belle, elle est sa femme, et ne la laisse jamais pour un journal, ou une bouteille de l’eau de vie, ou de vin.
« Et il y a aussi misère et misère ! Ces ouvrières qui récoltent les fruits dans la ferme ont su garder au moins une certaine fraîcheur sur les joues, les mains sont intactes, ils utilisent des gangs, et il ont une fine rondeur, pas comme celle de la dame de l’exploitation mais comme même, on peut les identifier de loin. Les mains de nos femmes, ah ! Est ce qu’on peut les appeler encore des mains, ces organes qui ramassent les feuilles d’olives, qui arrachent les palmes sèches, et creusent au dessous de la terre pour ramasser les racines des herbes, afin de nourrir des vaches chétives qui ne donnent plus de lait, ces mains habitués aux bestioles plus qu’aux humains. Et elles veulent que nos hommes leurs disent de belles paroles comme celle des feuilletons égyptiens… »
Il ne sait point pourquoi chaque fois qu’il regarde entre ces roseaux, l’image d’un moineau pris au piége, blessé et égorgé le saisissait. « Allah inaal chitan[4] »
Quelque chose bouge au coté des rideaux de la porte du salon vers la piscine, et une crampe amère monte du bas fond de son estomac et serra sa gorge, mais ce n’est que le vent qui fait danser doucement le tissu rose.
« D’où ils font sortir tout cet argent ? L’argent qui a construit cette villa peut restaurer tout un village, eaux de robinet, électricité, goudron…je ne fais pas de la politique, je ne les envie point, ces riches, surtout qu’ils ont de belles créatures, bien éduquées et qui ne disent point de mauvaises paroles, et même leurs enfants sont comme des anges, ils ne parlent pas beaucoup comme moi, peut être un jour on se parlera, certainement on se comprendra, ceux qui écoutent se parlent même par le silence, ou peut êtres nos enfants… »
« Ah ce maudit camion, il viendra bien tôt avant que je ne vois ma créature, ce n’est point le désire bestiale qui me tient ici, c’est plus fort que cela, c’est la beauté toute nue, c’est l’acte divin, c’est l’image de notre mère Eve sortit du paradis. S’ils nous laissent tranquilles ces riches, sans nous mépriser, on a nous aussi ce qu’il n’ont pas, au moins nous on sait la valeur des choses car on les possède pas, si on les possède comme eux on deviendra aveugles, dieu à égaliser les dons, des hommes pour posséder et d’autre pour apprécier. »
Il regarde dans sa montre pour la énième fois, il insulta le camion qui va arriver dans quelques instants.
« Si au moins on n’immigre pas, on reste chez sois tranquille, on ne voit rien, on n’écoute rien, on ne goûte à rien, il n’ y a plus heureux qu’un homme qui ne connaît que le va et vient entre les champs et la maison. Les paysans c’est comme les marins, ils ne savent rien et ils savent tout, c’est ça même le cœur de la sagesse, ne rien connaître c’est tout connaître, c’est ce que cherchent les hommes de dieu dans les prières, tout oublier sauf dieu, le paysan aussi ou le pécheur ne connaît que le labeur, la grande voix vers le créateur.
Ma mère et mon père ne se sont jamais quittés, sauf la mort les a séparé, et dans sa maladie de mort, elle est sa deuxième béquille. Dans l’oasis tous les maris s’aiment, même les divorcés, ont peut répudier une femme et la marier à son proche ami ou parent.
Si on n’immigre pas, on ne voit pas de riches, les femmes de riches, je ne sais pas pourquoi tous les riches se marient avec de belles créatures, et d’où viennent toutes ces belles femmes, chez nous elles n’existent que dans les contes. Ici elles existent et sont bien vivantes et en chair et point en os, c’est les nôtres qui existent en os et point en chair. Et je les entends qui parlent de poids et de surpoids, de la graisse dans le sang et les veines, tout simplement car ils ne font pas de « la zakat [5]», si ils donnent un peu de leurs viandes, nous on sera avec un peu de chair et eux avec moins de cette chose dont ils souffrent. »
La porte du salon s’ouvre et la créature apparaît, il ouvrit fortement les roseaux.
« C’est elle, je ne rêve pas, je vais emmagasiner l’image dans le fond de ma mémoire, je vais la leur décrire, ils ne me croiront pas, ils diront que c’est « aicha kandicha[6] », tant pis, moi je la voit, elle est devant moi, et c’est ce qui compte. »
Comme un éclat de rire le surprenne. Il voulut échapper à la « fadiha[7] », il courut derrière lui, mais juste au moment ou le camion arriva.